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Sucré Seize (huit filles)
une pièce de Suzie Bastien

Suzie Bastien nous livre huit monologues de filles de seize ans, de grandes ados, presque des adultes, aux prises avec des problématiques liées à la recherche des limites entre le lâcher-prise et l’autocontrôle, entre l’abandon et la domination. Huit portraits à vif, souvent sombres mais rarement désespérés, des tranches de vie qui questionnent la féminité, le désir, la quête parfois maladroite de liberté, d’indépendance, d’amour, de partage…

Découvrez le cahier La Récolte a consacré à cette pièce en 2019, avec des extraits de la pièce, une rencontre entre l’autrice et Maryline Mattei, le regard de l’auteur Carl Norac et les peintures d’Yvan Hesbois.

Je voudrais avoir le pouvoir de triompher une seule fois.
Comme ces filles chatoyantes qui ondulent en haute définition.

Sucré Seize (huit filles), Suzie Bastien

La Pièce

Présentation

Huit filles. Elles sont peut-être toutes là, déjà, en attente. Elles peuvent peut-être aussi s’isoler en duos, en trios. Elles s’observent probablement. Un peu juges, un peu parties. S’écoutent distraitement. Parfois un mot accroche. Elles s’adressent peut-être les unes aux autres. Parfois elles chantent, parfois elles dansent. Font semblant d’être légères. Retrouvent des gestes d’enfance. Se souviennent de leur insouciance. Déjà nostalgiques. Tantôt grégaires, tantôt absolues. Entre ingénues et dissolues. Toujours éperdues jamais vaincues. Seize ans.

Extrait de la pièce

De ces flammes point de lumière ! mais des ténèbres visibles servent seulement à découvrir des vues de malheur ; régions de chagrin, obscurité plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter, l’espérance jamais venir, elle qui vient à tous ! mais là des supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d’un soufre qui brûle sans se consumer.*

C’est comme ça que je me sens. Fun.

Non. Pas fun. Amusant. Attention aux mots.

Dans dix ans ? Pfffffff.
Flou total.
Demain aussi, flou total.
Même maintenant…

Peut-être à cause des…

J’aimerais bien qu’on arrête la machine à questions.

Est-ce que c’est possible ? Non ?

Pourquoi posez-vous toujours les mêmes questions ? Pourquoi, chaque fois, une personne différente me pose les mêmes questions ? Consultez-vous.

Avant tout ça…
Juste besoin que l’on remarque à quel point j’étais fatiguée.
Pas normal à mon âge d’être aussi fatiguée.
Je rêvais que l’on me dise : Tu devrais te reposer.
Je rêvais d’être capable de juste faire une chose à la fois.
Sans mourir d’ennui.
Juste écouter une chanson, comme quand j’avais quatorze ans.
La chanson jouait, je me demandais : est-ce que quelqu’un pense à moi ?
Vérifiais mes textos, mes courriels.
Tellement peur, tellement peur que le monde m’oublie.
Maintenant, c’est juste ça que je souhaite.
Le lendemain du quinze novembre, j’ai pris la décision de mieux m’exprimer. Depuis ce jour, je châtie mon langage. Je tente de contrôler tout ce qui sort de ma bouche.
Avant tout ça…
Juste besoin que l’on remarque à quel point j’étais fatiguée.
Pas normal à mon âge d’être aussi fatiguée.
Je rêvais que l’on me dise : Tu devrais te reposer.
Je rêvais d’être capable de juste faire une chose à la fois.
Sans mourir d’ennui.
Juste écouter une chanson, comme quand j’avais quatorze ans.
La chanson jouait, je me demandais : est-ce que quelqu’un pense à moi ?
Vérifiais mes textos, mes courriels.
Tellement peur, tellement peur que le monde m’oublie.
Maintenant, c’est juste ça que je souhaite.
Le lendemain du quinze novembre, j’ai pris la décision de mieux m’exprimer. Depuis ce jour, je châtie mon langage. Je tente de contrôler tout ce qui sort de ma bouche.

Pas évident.

[…]

* Paradis perdu de John Milton, traduction de François-René de Chateaubriand.

L’autrice

Suzie Bastien

Suzie Bastien a écrit Le Désir de Gobi, LukaLila, L’Effet Médée, L’Effritement 1 et 2 (pièces courtes), L’Enfant revenant, Ceux qui l’ont connu, Épicentre (éd. Lansman). De 2013 à 2016, elle conçoit deux pièces autour du poète Gauvreau et du peintre Borduas, s’attarde sur une période artistique qui a bouleversé le Québec. Elle a reçu le prix des Journées de Lyon des auteurs de théâtre en 2002, le prix SACD de la dramaturgie francophone en 2004, le prix Hot Ink de New-York en 2012.
Suzie Bastien est décédée en 2021.


Questions à Suzie Bastien, par Marilyn Mattei

Lyon. 14 mars 2019. 22h43
J’ai souhaité, dans le cadre de la revue, faire un entretien croisé avec toi pour deux raisons : la première, c’est parce que je ne te connais pas du tout, la seconde, parce que ton texte Sucré Seize (huit filles) dont des extraits sont diffusés dans la revue, parle de l’adolescence et que c’est une thématique que je partage avec toi.
Pour commencer notre entretien, je souhaiterais commencer par un petit jeu : celui de l’autoportrait. Les consignes sont très simples : le rédiger à la troisième personne du singulier, me dire ce que tu aimes, ce qui te révolte, ce à quoi tu rêves, comment l’écriture est venue à toi ou inversement, et bien plus encore. Tu peux y mettre ce que tu veux, et bien évidement me mentir aussi (il n’y a que ton prénom qui doit être vrai).

15 mars 2019. 22h27
Posséder les mots c’est assurément dominer son cerveau, son cœur, ses os. Avant ça elle était touriste, visitait les mots comme des pays. Commencé avec la Comtesse de Ségur, croyait que les fillettes françaises portaient toutes des caracos, habitaient des châteaux, recevaient le fouet lorsqu’elles désobéissaient. Adolescente, pour oublier un milieu sans aspérités, elle s’engouffrait goulûment dans les œuvres des Russes : tombait en disgrâce avec Raskolnikov, prenait le train avec Karénine, se consumait d’amour avec Mychkine. Jeune adulte, découvrait les féministes américaines, s’imaginait comme elles entourée d’amies bavardes dans des salons couverts de coussins à boire du chianti en écrivant des manifestes. Le souffle des storytellers au sud de Montréal lui faisait passer des heures, enfermée à tenir des briques feuillues jusqu’à l’aube : Styron, Irving, Ellis, Tartt. Puis, la folie et l’enfance de Réjean Ducharme l’avaient transfigurée (il écrit ce que je veux dire). Le Québec poétique déterrait Gauvreau, Uguay, Yvon. Elle respirait, s’asseyait au bord du monde : Garcia Marquez, Pavese, Ajar, Duras, Hesse, Hansum, Dagerman, Nin. Quel vertige ! Comment maintenant entrer en écriture ? Où se trouvait la faille par laquelle on pouvait accéder à l’envers des choses, écrire plutôt que lire ? Des mots surgissaient, mais c’était ceux de quelqu’un d’autre. Suzie en hétéronyme, comme Pessoa, quelle prétention. Ça cognait dans le ventre. Rien de plat, rien qui venait des pages. Ça disait, dans une sorte de boîte enchantée. Avec des inconnus qui écoutaient. Elle lisait de moins en moins. Tous les mots accumulés depuis ses premières lectures, tous les mots déposés dans ses organes, tous les mots fleurissaient. Elle en faisait des bouquets, sorte de jeu archaïque des paroles formées d’abord sur papier et qui nécessitent la scène. Pendant des décennies. Et maintenant qu’on préfère adapter des romans ou des films, qu’on écrit directement sur le plateau, elle se demande si elle doit poursuivre.

24 mars 2019. 20h18
Tu me dis que tu te demandes si tu dois continuer d’écrire face aux adaptations multiples au théâtre et par rapport à l’écriture de plateau. Peux-tu me faire un petit état des lieux, selon toi, de l’écriture dramatique au Québec ? Les auteurs contemporains sont-ils bien représentés ? Penses-tu que le théâtre n’a plus besoin d’auteur dramatique ?
Au Québec, les auteurs et autrices sont plutôt bien représentés.es, compte-tenu du petit bassin dans lequel nous surnageons. Le théâtre ne sort toutefois pas trop des grandes villes ; la décentralisation n’a ici jamais eu cours. Mais au-delà de ces considérations de diffusion, je pense qu’il y a de la part des directions des principaux théâtres un intérêt face aux nouvelles voix, pour autant que celles-ci remplissent leurs cahiers des charges : parler à cette génération que tous courtisent, être réalistes et cinglants. Pas de poésie, surtout pas. Le Québec aime ses selfies théâtraux, adore se voir jeune, cynique, moralisateur, branché sur l’actualité. Ça pérore avec assurance, dans une belle unanimité. Je parle de ce qui triomphe, pas de ce qui cherche et grouille et meurt à petit feu faute de subventions. Je ne parle pas de ce qui tente de hurler avec des mots étranges, de ce qui dit le corps malade ou la laideur ou le dur désir de durer malgré le continent de plastique ou le capitalisme. Je ne reconnais pas mes semblables, tout au plus j’y vois l’image glacée et glamour d’une faune carnassière et exsangue. Je pense arrêter tous les jours. Ne pas écrire, ou bien écrire autre chose, probablement une poésie obscure et déprimante. Mais, tant pis pour mes velléités de poétesse, ça parle immédiatement. Ça profère, argumente, supplie, harangue. Je voudrais que cela soit autrement. Pour répondre à ta question, je pense que le théâtre – et le monde – ont surtout besoin de poésie.

[…]

Hypertexture, Yvan Hesbois
Hypertexture, Yvan Hesbois

Découvrez l’intégralité du cahier
Suzie Bastien

Extraits de Sucré Seize (huit filles), de Suzie Bastien
Questions à Suzie Bastien, par Marilyn Mattei
Une lecture, par Carl Norac
Hypertextures, peintures de Yvan Hesbois


Sucré Seize (huit filles) est publié aux éditions Lansman (2019).