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Tristan Choisel brosse le portrait fantaisiste et cruel d’un couple bourgeois matérialiste, effrayé d’avoir pu enfanter, alors qu’ils le rêvaient poète, un fils sans âme.

Découvrez le cahier que La Récolte lui a consacré en 2020, avec des extraits de la pièce, un entretien, le point de vue de l’architecte Antoine Troccaz et les illustrations de Sidonie Langagne.

Premier type. – Si tu te baladais dans la rue et que nous on passe lentement en voiture, et qu’on baisse la vitre et qu’on te tire dessus avec des pistolets, qu’est-ce que tu ferais ?

Guillaume. – Pourquoi vous feriez ça ?
Premier type. – Tu nous éloignes du sujet, là. Nous, ce qu’on voudrait savoir, c’est ce que tu ferais si tout d’un coup une vitre se baissait et que tu te fasses tirer dessus ? Dis.

Coaching littéraire, Tristan Choisel

La Pièce

Présentation

Atteignant la vieillesse, Paul-Denis, homme de pouvoir, commence à s’inquiéter de son manque d’authenticité, tandis que sa femme, Victoire, se plaint de l’inutilité de leur fils et le rêve en poète afin que la gloire rejaillisse sur elle. Deux sbires sont alors engagés pour enjoindre Guillaume de se mettre à la poésie…
Des personnages cruels à la fois drôles et inquiétants ; un environnement familièrement étrange ; et un humour noir décapant servent ici une fable sociale sans concession.

Personnages.
Paul-Denis, sexagénaire.
Victoire, sexagénaire.
Guillaume, vingt-huit ans.
Un voisin, quinquagénaire.
Premier type, quadragénaire.
Second type, trentenaire.


Extraits de la pièce

– 1 –

Dans une rue résidentielle, une maison modeste aux volets jaune citron un peu défraîchis, au pied de laquelle se trouve une cour. Paul-Denis s’approche de cette maison et s’adresse à un ou plusieurs interlocuteurs situés dans la cour. Il est difficile de dire combien d’interlocuteurs.

Paul-Denis. – Je peux entrer ? – j’entre. Ça va bien ? J’habite la très belle villa un peu plus loin, vous voyez ? – vous voyez forcément. On a déjà parlé ensemble ; une fois, à la librairie, vous vous souvenez ? Je vous demandais si vous aviez lu un livre ou l’autre, je ne sais plus lequel, vous ne l’aviez pas lu, vous ne lisez pas ce genre-là – vous voyez si je me souviens bien ; une autre fois, c’était dans la rue, il y avait un vent de tous les diables, d’une violence qui fait que des inconnus tolèrent de s’adresser la parole – je me souviens bien, pas vous ? C’est normal, vous voyez beaucoup de monde – quoique moi aussi. Mais voilà, je vais avoir besoin de vous. Ça fait très longtemps que je vous observe, très longtemps, j’ai tout observé de vous, jusqu’à la façon que vous avez d’observer, et c’est extraordinaire comme vous êtes vous-même, comme vous êtes sauvagement vous-même, je ne vous apprends rien, c’est ce que tout le monde doit vous dire : vous respirez l’authenticité. Moi pas du tout ; mon authenticité, je n’ai aucune idée de sa nature, elle est si profondément enfouie, si massivement recouverte – et je me garde bien de creuser, si je portais au jour ne serait-ce qu’une minuscule part de mon authenticité, elle me foutrait par terre, ça m’exploserait à la tête, à cause de la fermentation ; il est vraiment préférable que je ne creuse pas, je n’y aurais même jamais songé si un péril n’avait commencé de me gagner avec les années ; longtemps j’ai pu vivre tout à fait normalement sans authenticité ; c’était douloureux, monstrueusement, mais c’était tout ce que ça me faisait ; aujourd’hui, avec l’âge, je ne sais pas pourquoi, ça devient risqué, je m’essouffle, mon manque d’authenticité n’est plus seulement douloureux – je m’explique : je crois que je vais m’effondrer sur moi-même et pourrir dans la seconde ; dans la seconde, atteindre à l’authenticité de la pourriture ; je ne voudrais pas en arriver là, comment faire ? – je résume : mon authenticité propre est une vraie bombe, j’ai raison de ne pas aller la titiller, et l’authenticité de la pourriture ne me ferait pas plaisir, alors qu’est-ce qu’il me reste à faire ? j’ai eu cette idée : me raccrocher à l’authenticité des autres, m’en nourrir – et, entre nous, se nourrir de l’authenticité des autres, c’est peut-être encore plus profitable que de vouloir développer la sienne propre, même quand on ne court pas le risque de l’explosion : c’est l’autre qui est authentique, c’est lui qui prend le risque d’être pauvre ou rejeté – de toute façon, je n’ai pas le choix, et j’ai donc eu cette idée : chaque fois que je verrai venir les signes de l’effondrement annonciateur de pourriture, je me rapprocherai très vite d’une personne authentique pour prendre sans attendre une grande bouffée de son authenticité ; vous habitez juste à côté de chez moi, ça sera très pratique ; et j’ai de la chance, des gens authentiques, il n’y en a pas d’autres dans notre rue, je les ai tous bien observés, c’est vous qu’il me faut, vous êtes parfait pour ce que j’ai. […] Je n’allais quand même pas […] vous écrire, ni vous guetter, j’ai trouvé plus naturel de venir directement chez vous, vous proposer mon amitié.

[…]


– 2 –

Un salon moderne bleu ciel.
Victoire, avec quelques-uns de ses chiens.

[…]

Paul-Denis. – En quoi puis-je t’être utile ?
Victoire. – Paul-Denis, nous avons eu tort de tout miser sur un seul enfant. Les années passent, et au lieu de s’amender cet individu qui est notre fils est de plus en plus calamiteux.
Paul-Denis. – Je suis obligé de te donner raison.
Victoire. – À vingt-huit ans, son adolescence doit pourtant être terminée. Rien d’autre ne l’intéresse que de montrer qu’il a du pouvoir et de l’argent. Où a-t-il bien pu attraper cette vilaine mentalité ? – s’il avait connu tes parents, je dirais que ça vient de là.
Paul-Denis. – Il avait ça en lui à la naissance.
Victoire. – Moi qui voulais un poète !
Paul-Denis. – Bon, je suppose, Victoire, que tu ne m’as pas fait venir uniquement pour me répéter une millionième fois que tu aurais voulu que Guillaume soit poète.
Victoire. – Je t’ai fait venir pour te dire qu’il faut qu’on se débarrasse de cet enfant – maintenant ça suffit – puisqu’il est clair qu’il n’est pas attiré par la poésie.

Paul-Denis, ce que nous voulons, nous l’obtenons – toujours.
Paul-Denis. – Presque toujours.
Victoire. – Toujours. Mais lorsque nous voulons un fils poète, nous ne l’obtenons pas.
Paul-Denis. – Je ne sais pas comment ça s’obtient – et je t’avoue que je n’y ai pas réfléchi.
Poète, je n’en demande pas tant, moi. Nous-mêmes, Victoire, que comprenons-nous à la poésie ?
Victoire. – Bon, ne mélange pas tout : s’il avait fallu que nous réussissions tout en nous intéressant à la poésie ! Mais était-ce trop demander, en récompense de nos efforts pour réussir, que d’avoir un fils poète ?
On s’en débarrasse.
Paul-Denis. – Qu’est-ce que tu entends par on s’en débarrasse ?
Victoire. – Ça n’est pas français ?
Paul-Denis. – Ça n’est pas précis. S’en débarrasser comment ? Le chasser, le répudier ? S’en débarrasser de manière légale ?
Victoire. – Voilà maintenant que tu te demandes si les manières sont légales ou illégales…
Paul-Denis. – Je t’aide simplement à préciser ta pensée, Victoire.

[…]

L’auteur

Tristan Choisel

Tristan Choisel a mis un peu de temps avant de se décider à écrire du théâtre. Il a reçu les encouragements d’Artcena pour son premier texte théâtral, en 2008. Il a depuis écrit une dizaine de pièces. Il a eu la chance d’être accompagné dans ses débuts par une relectrice attentionnée, Michèle Énée, et que le collectif À mots découverts fasse confiance à son écriture, qui s’est affirmée avec D’avoir pleuré à l’hypermarché, Hina et Owen, puis Coaching littéraire.


Entretien avec Tristan Choisel, par Louis Cabaret

Ton texte développe un univers particulier, traversé de forces diverses où la violence, la tendresse (ou une aspiration à la tendresse) et le burlesque se croisent… D’où te sont venus cet univers, cette situation, ces personnages ? 
Je ne savais pas du tout où j’allais lorsque j’ai commencé l’écriture de Coaching littéraire. J’avais cette longue réplique du début, de Paul-Denis, qui ne s’appelait pas encore Paul-Denis. C’était tout, cette idée d’un type qui aurait un déficit en authenticité et qui irait se servir chez les autres. Je ne me suis pas dit : je vais mettre de la comédie, je vais mettre du polar, je vais mettre du fantastique… J’ai juste eu besoin de tout ça. Une situation en a amené une autre. Un personnage en a amené un autre. Un genre, un autre, librement. Et, petit à petit, les thèmes se sont agrégés, dont celui de la compétition. On vit dans un monde où la compétition est présente en très grande proportion, par rapport aux autres modes d’existence. Je ne sais pas si je tolère cette réalité plus difficilement que la moyenne des gens, mais disons que je la tolère très mal ! Et que ça ressort très souvent dans ce que j’écris. Un peu malgré moi. Ce texte, c’est un peu une façon de dire que la compétition à outrance mène à des monstruosités, et que rien de bon ne peut être obtenu par la violence. Et oui, en effet, même mes personnages expriment des besoins de tendresse, même eux qui ne sont pas des tendres !

Tu évoques la compétition et la violence qu’elle injecte dans tous les rapports humains… Au milieu du monde hyper compétitif que tu construis dans ta pièce, que penser de cette femme qui voudrait que son fils soit poète ? On peut croire, d’abord, à un désir d’échapper, par le biais de son enfant, à la folie du monde. Que lui, au moins, suive une autre logique… Mais on s’aperçoit bien vite que cette aspiration maternelle est plus complexe que cela.
Il y a peut-être chez Victoire un désir lointain et sincère d’élévation, de beauté, peut-être. Mais alors, tout ça est aussitôt pollué par son besoin de mettre de la compétition partout. Ses parents ont réussi leur coup en la prénommant Victoire. Avec elle, la beauté devient concours de beauté, de beauté canine en l’occurrence, et l’élévation, concours d’élévation. Elle ne voudrait pas seulement avoir un fils poète, elle voudrait qu’il soit un poète qui écrase les autres par son talent. Son mari, ses chiens et son fils sont chargés, chacun dans leur domaine, de lui conquérir la totalité du monde. Le problème, c’est que le fils veut concourir dans la même catégorie que le père, dans la catégorie valeurs matérielles. Ça n’est pas ce qu’elle attendait de lui. Elle avait besoin de lui pour se lancer à l’assaut de la poésie. Elle a une vision très surannée du poète, le prince des Arts et Lettres, un demi-dieu. Elle n’a aucune idée de ce qui s’écrit, elle s’en fout. Et pas une seule seconde elle ne se dit que c’est elle qui pourrait se mettre à la poésie. Ça ne lui traverse même pas l’esprit. De la même manière, Paul-Denis préfère aller vampiriser l’authenticité des autres que de creuser pour accéder à la sienne. Victoire et Paul-Denis font creuser les autres pour eux ! Mais leur démarche à tous les deux signale peut-être que quelque chose de lumineux, au fond d’eux, réclame à s’exprimer, oui, malgré tout.

On est donc face à des parents qui sont prêts à tout pour obtenir ce qu’ils veulent, y compris pour faire de leur fils, un malappris consommateur, un poète. C’est pourquoi ils engagent deux coachs, aux méthodes pour le moins musclées, pour y parvenir. Seulement, la poésie, ou la mise en route vers la poésie, ne va pas vraiment porter les fruits attendus…
Sans divulgâcher la pièce, on peut dire que Guillaume va mettre en difficulté ses deux coachs, en raison du contenu de ses poèmes. Mais il n’est dit nulle part s’il les met volontairement ou involontairement en difficulté. S’il a trouvé le moyen de les contrer. Ou s’il exprime tout simplement dans ses poèmes son être profond. Son être authentique, justement. La pièce peut être lue comme un éloge de la liberté d’expression. Enfin, je veux dire que je n’interdis à personne de la lire ainsi ! Mais je pense que c’est très secondaire. C’est surtout une pièce qui pose la question de savoir si, lorsqu’on creuse au plus profond de chacun, on finit par trouver de la beauté, même chez les êtres aux comportements les plus abjects, ou bien si c’est des conneries.

[…]

Quelque chose entre le bleu et le jaune,
Sidonie Langagne
Quelque chose entre le bleu et le jaune,
Sidonie Langagne

Découvrez l’intégralité du cahier
Tristan Choisel

Extraits de Coaching littéraire, de Tristan Choisel
Entretien avec Tristan Choisel, par Louis Cabaret
La Maison authentique, par Antoine Troccaz
Quelque chose entre le bleu et le jaune, illustrations de Sidonie Langagne