
Annie. – (dans la cuisine) On a égorgé les lapins. Ça a dû se passer cette nuit. On leur a taillé le cou, au couteau sans doute, d’un coup franc. Ils gisent devant le clapier. Et on n’a rien entendu. Ils sont là, sur l’herbe encore mouillée de la rosée, le sang mêlé aux gouttes apparues dans la nuit. C’est quelque chose d’étonnant, les gouttes qui apparaissent comme si elles sortaient du sol. Pas la pluie : la rosée. Pas l’eau qui tombe du ciel, qui va des nuages jusqu’à la pelouse, mais l’eau apparue d’elle-même, tout fraîchement née de l’intérieur des feuilles. Comme si, chaque nuit, l’herbe, les fleurs, exaltaient l’eau qu’elles s’efforcent de puiser dans la journée. Ça oblige à enfiler des sandales, le matin, quand il faut nourrir les lapins. C’est assez encombrant.
Mais la rosée ne posera plus de problème : on ne nourrira plus les lapins.


Marine Bedon
Marine Bedon est autrice et comédienne. On a égorgé les lapins est son premier texte dramatique, soutenu notamment par Artcena et la SACD Beaumarchais.
Publiées aux Éditions Espaces 34, ses pièces Retour à X et
Reçue s’ancrent dans un monde rural, souvent agricole ; elle crée Reçue avec sa compagnie Jamais la neige. Elle a écrit pour le metteur en scène Julien Bouffier, et joue pour d’autres compagnies. Elle est par ailleurs agrégée et
docteure en philosophie.
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