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Ouverture

Depuis le numéro 3, nous confions l’Ouverture éditoriale à un auteur ou une autrice d’aujourd’hui. Une carte blanche pour ouvrir la revue sur le fracas du monde et ses rebonds poétiques.

LE PARI THÉÂTRAL
PAR ENZO CORMAN

Le monde pue la mort.
Certes, l’invention de l’extermination industrielle ne date pas d’hier. Les deux guerres mondiales qui embrasèrent la modernité ont laissé quatre-vingts millions de cadavres sur les champs de bataille, sous la boule de feu atomique ou dans les chambres à gaz. Aujourd’hui, les massacres régionaux prolifèrent,
sur une planète elle-même massacrée. Les mers ont été changées en cimetières de migrants, et vingt-cinq mille kilomètres de murs ont été érigés pour étanchéifier les frontières. Quatre-vingt cinq mille féminicides sont perpétrés chaque année. Sept cents millions de personnes souffrent de famine ou de sous-alimentation…
Les chiffres hurlent ; la terne et terrifiante prose du monde salope nos existences et ruine nos espérances. Les bouffons toxiques qui s’emparent
de la gouvernance mondiale récrivent l’Histoire, fabulent l’état des choses, délirent le futur. Pas un jour sans une horreur, sans une sottise obscurantiste. Pas un paysage qui ne soit en danger de défiguration définitive par une autoroute inutile ou une mine de lithium à ciel ouvert. Pas un pays indemne de la pandémie de peste brune.

[…]

PORTRAIT
PAR GAËLLE BIEN-AIMÉE

Cette photo, posée là au coin de ma tête, vivante. Je l’ai composée. Trafiquée. Elle
appartient à un temps qui m’échappe.
Voilà.
Moi, je pose.
Mémoire argentique.
Les vagues de la côte sud caressent les dreadlocks de maître Agwe. La mer, on ne la verra pas. Pas sur cette image-là. Mais elle est juste à côté, me chuchotant des mots qui me font sourire. Elle est complice de tant de voyages.
Dans cette arrière-cour.
Cet endroit, inventé avant que je ne me désagrège étoile. Je pose.
Attendre l’angélus.
Capturer sa lumière fatiguée qui enveloppe ce coin de terre, à ce moment précis. L’éclat orangé du ciel de fin de journée ne dure jamais longtemps, tout comme la joie ou la paix. Il faut saisir le moment, vite. En cette golden hour où le soleil nonchalant, en robe dorée à voile rouge, traverse la mer pour aller crever loin.
Il faut voler l’instant.
En contre-plongée. Bien exposée.
Dans le cadre, il y a moi, un coq et une feuille de manguier qui s’évanouit avec grâce. Il y a moi dans cette lumière douce au pied du jour qui fout déjà le camp.
Focus sur ces yeux qui n’ont pas d’âge, plus d’âge.

[…]

QUELQUES ÉCLAIRS AVANT
PAR MÉTIE NOVAJO

Nos corps sont secs et longs comme des lianes qui s’enroulent autour des panneaux
publicitaires.
Nos lèvres sont sèches. La terre a soif de nous et nous sommes secs comme la terre.

(Ainsi parlent les personnages, coupants comme des tessons.)
J’ai quitté la ville aux premiers pétards, j’ai fait mon temps.
Sans avoir mis le feu à une seule poubelle, sans avoir fêlé une seule vitrine au magasin capital.
Pardon pour elles.
Sans avoir jeté de bombes à graines. Sans avoir fait pousser l’Amazonie entre les HLM.
J’étais pressée.
Sans frapper le béton à coups de masse. Sans incendier le ciel.
S’excuser, à quoi bon ?
Pour les générations à ne venir pas. Pour le feu que n’avons pas mis, pour le feu que nous avons mis. Pour les forêts qui ont brûlé et les villes qui sont restées debout.
Debout : dans l’état.

[…]